Épisode 5 – Et si c’était écrit

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Mardi 25 juin 2013

Appartement de Gabin – 5h

Gabin poussa un grand cri et se réveilla trempé, couvert de sueur. Il regarda machinalement l’heure. Cinq heures du matin. Son premier cauchemar depuis des mois l’avait tiré brutalement du sommeil. Après l’accident, les terreurs nocturnes avaient envahi ses nuits, le laissant sans répit. Jour après jour, le sentiment d’angoisse perpétuelle avait grandi, jusqu’à l’empêcher de faire quoi que ce soit, au point de ne plus pouvoir se lever.

Sur les conseils d’un ancien collègue, il était allé consulter un spécialiste. Le médicament prescrit par ce médecin avait fait des miracles. Grâce à ce traitement, ses cauchemars avaient disparu et il avait pu retrouver un sommeil dépourvu de rêves. Même si sa vie restait médiocre, il souffrait moins.

Le praticien lui avait conseillé de ne pas en prendre trop afin d’éviter l’accoutumance. Gabin ne l’avait pas écouté. Ses cauchemars le laissaient toujours anéanti et il ne les supportait plus. Revivre cette douleur, encore et encore, restait au-dessus de ses forces. Il avait continué à prendre le médicament, parvenant même à établir des fausses ordonnances pour s’en procurer. Peu importait le moyen, seul comptait le résultat, tant que cela lui permettait de se débarrasser de ses souvenirs dévastateurs.

À présent, alors qu’il prenait toujours le traitement, les cauchemars semblaient être revenus, et avec eux la perspective que les jours sombres allaient faire leur retour. Il était lucide. Le médecin l’avait averti. Si malgré le médicament, les cauchemars ne disparaissaient pas, ou réapparaissaient après une trêve, Gabin devrait apprendre à vivre avec. Ces derniers risquaient de ne plus le quitter.

À présent réveillé, il ne lui était plus possible de se rendormir. Pas avec les images qui défilaient encore dans son esprit. Quand cela arrivait, quelques mois plus tôt, il reprenait un somnifère et se recouchait. Aujourd’hui, cela ne lui faisait plus aucun effet.

S’étirant pour réveiller ses membres endoloris, il sortit de son lit et se dirigea vers la fenêtre entrouverte. Dehors, le jour n’était pas encore levé, mais une agitation régnait déjà. Les premières livraisons des commerces aux alentours avaient débuté.

Au moins, eux, ils ont un but dans la vie.

Debout dans le noir, Gabin resta plusieurs minutes à les observer décharger leurs marchandises. Devant lui, une dispute semblait avoir éclaté. Un commerçant, après avoir agité les bras avec force pendant plusieurs minutes, poussa un livreur. Ce dernier lui répondit en lui décochant un coup-de-poing qui le laissa sonné. L’homme remonta aussitôt dans son camion, sans demander son reste.

Une fois la scène terminée, Gabin s’éloigna de la fenêtre. Sans prendre la peine d’allumer la lumière et vêtu d’un simple caleçon, qui avait pour particularité d’être le même depuis des temps immémoriaux, il s’installa sur le canapé pour regarder la télévision, seule activité qui l’occupait dans son morne quotidien.


Mercredi 26 juin 2013

Appartement de Claire – 20h

Claire arriva dans son appartement, épuisée par sa journée, et s’écroula sur son canapé. Devant elle, les traces de sa soirée demeuraient encore visibles. Cela faisait deux jours que son anniversaire était terminé, mais rien n’avait bougé. Les derniers invités étant partis vers une heure du matin, elle n’avait pas trouvé le courage de nettoyer aussitôt. Le lendemain n’avait pas non plus été propice au rangement. Les urgences sociales étant débordées, la jeune femme avait été appelée en renfort pour désengorger le flot de demandes. Après de nombreuses heures passées à traiter différents dossiers au cours de la journée et jusqu’à tard le soir, il lui avait été impossible de se consacrer au ménage. Claire adorait son travail et ne comptait pas ses heures, ayant toujours aimé aider son prochain. Pendant longtemps, son rêve avait été de devenir médecin. La mort brutale de ses parents avait bouleversé ses plans. L’éducation de son frère étant devenue sa priorité, elle ne pouvait pas assumer des études de médecine. Elle s’était réorientée vers une formation plus courte pour obtenir un poste stable, et avait passé des concours afin d’entrer à la mairie. La filière du social s’était imposée par le contact et l’aide apportée aux autres. Il s’agissait d’un métier souvent difficile, mais gratifiant. Certains cas s’avéraient très délicats, et bien qu’elle y passât de nombreuses heures, et se donnât à fond, quelques dossiers demeuraient insolubles. Cela laissait en elle un grand sentiment de désespoir. Par moments son courage l’abandonnait, et elle se demandait si son acharnement avait du sens. Heureusement, cela ne durait jamais longtemps grâce à Magda, qui se mettait en quatre pour lui remonter le moral.

Regardant autour d’elle, Claire prit son courage et se releva du canapé, décidée à effacer toutes traces de sa fête. Elle commença par ranger les nombreux cadeaux reçus. Grâce à la manie de son amie de diriger, la jeune femme avait été gâtée. Chocolats, fleurs, livres, films et musiques avaient rejoint ses placards. Elle continua à un bon rythme, et en une heure, tout fut rangé.

L’appartement ayant retrouvé sa netteté habituelle, Claire attrapa quelques petits fours restant de sa soirée, et se dirigea vers son bureau. Ancienne chambre de son frère, celle-ci avait été reconvertie en bureau dès qu’il était parti, ce qui lui permettait de finir ses dossiers en retard. La pièce, jumelle de sa propre chambre par sa taille, contenait un petit canapé-lit, dans l’éventualité d’un retour de son frère et était pourvue d’étagères ainsi que d’un grand bureau, appartenant jadis à son père. Ce bureau était chargé de souvenirs et il lui aurait été impossible de s’en débarrasser. La jeune femme s’assit devant, ouvrit un tiroir et regarda la pile de cahiers, qui renfermaient ses précédents journaux intimes. Elle se souvint alors de son dernier achat à la papeterie, et s’empressa d’aller le chercher. Prenant le paquet cadeau confectionné avec soin, elle retourna s’asseoir à son bureau et le déballa. Sa couverture bleue azur, ornée d’une magnifique fleur de lys blanche, la combla autant que la première fois. Claire ouvrit délicatement l’objet et caressa le papier. Sa texture était douce et fine, comme l’avait promis le vendeur.

La jeune femme prit un de ses plus beaux stylos effaçable afin de commencer l’écriture de son journal. Claire gardait toujours le même rituel pour chacun de ses nouveaux journaux. Elle commençait par écrire la date de début de rédaction, afin de les situer dans le temps, et le dédiait à ses parents :

Journal de Claire Bernard, 26 juin 2013

À la mémoire de Pierre et Julie, mes parents adorés

L’écriture de ses premiers mots se révéla très agréable. Le stylo glissait sur le papier comme s’il attendait ce moment depuis toujours. Elle ouvrit la deuxième page, et commença la rédaction de son nouveau journal.

« Aujourd’hui,…

Claire commençait chaque écriture par ce simple mot « Aujourd’hui », sur la page de gauche. Elle n’écrivait jamais la date du jour, faisant semblant de s’adresser à ses parents, comme s’ils vivaient loin d’elle, et écoutaient le récit de sa journée au téléphone. « Aujourd’hui, j’ai eu une journée de folie. Pour une fois, mon travail n’était pas en cause. Je voulais finir tôt pour ranger mon appartement. Hélas, Magda en avait décidé autrement. Elle est venue me rejoindre à mon bureau, à 16h30. Oui, j’ai bien dit à 16h30 ! Je ne me souviens pas de la dernière fois où elle a quitté son travail si tôt. Elle, qui travaille encore plus que moi et fait souvent des journées de 15 heures, a débarqué dans mon bureau et m’a embarquée pour m’emmener faire les magasins ! C’est vrai que ma tenue d’anniversaire en avait pris pour son grade. Pourtant, je ne pensais pas qu’elle s’inviterait dans mon bureau pour autant. Heureusement, (ou malheureusement ?) mes collègues étaient tous en déplacement, et la journée était calme. Je n’ai donc pas eu d’autres choix que de la suivre. Nous avons fait les magasins pendant plus de trois heures ! J’en ai pour des mois avant de m’en remettre. Comme c’était le premier jour des soldes (et oui, je ne le savais même pas), il y avait un monde fou. On ne pouvait pas approcher les articles. Mais Magda n’a eu aucun scrupule. Elle poussait ceux qui la gênaient pour avancer, et a mis de côté un grand nombre d’articles, juste pour être sûre que personne ne mette la main dessus. Il faut dire qu’elle est comme chez elle ici : elle dépense des fortunes et appelle toutes les vendeuses par leur prénom. Elle m’a expliqué qu’à cette période de l’année, la guerre était déclarée : c’était « chacun pour soi ». Une chose est sûre, je préfère l’avoir pour amie, que pour ennemie.

On a dû faire la queue, à la fois pour les cabines d’essayage, et pour payer en caisse. Quand l’attente en cabine était trop longue, Magda se mettait devant un miroir et essayait ses vêtements directement au milieu du magasin, sans que cela ne la gêne le moindre du monde. Moi, je ne pourrai jamais le faire.

Au final, Magda a dévalisé les boutiques. Nous en avons quand même fait une demi-douzaine en trois heures. Pour moi, c’était toujours les mêmes, mais elle m’assurait que non. Enfin !… Vous la connaissez comme moi. Déjà toute petite, elle était très coquette et faisait un scandale quand quelqu’un lui abîmait ses robes.

Je n’ai pas vu les prix de tous ses achats, mais au vu des quelques articles passés entre mes mains, c’était hors de prix malgré les soldes. Je ne comprendrai jamais quel plaisir elle peut éprouver, en dépensant plus de 200 € dans une jupe.

Quant à moi, je n’ai quasiment rien acheté, et pas uniquement à cause des prix. Je n’ai pas l’impression d’avoir besoin de quelque chose, bien que Magda pense le contraire. Pour lui faire plaisir, j’ai quand même pris une robe dans une boutique davantage dans mon budget. Je ne sais pas à quelle occasion je vais la mettre. Peut-être pour son anniversaire, l’année prochaine. 

Mais le comble, c’est qu’elle veut recommencer ! Bien qu’elle soit repartie avec des achats dans chacun des magasins, ce n’est pas encore assez. Elle veut aussi faire les boutiques de chaussures et d’accessoires. Je l’adore, mais je ne crois pas que je pourrai revivre une journée comme celle-là. Il va falloir que je trouve une excuse !»

Claire finit sa rédaction. Comme d’habitude, son texte n’avait pas dépassé deux pages. Pour écrire davantage, il aurait fallu que sa vie devienne plus palpitante. Mais entre son travail, son frère, et sa meilleure amie, elle n’avait pas de place pour l’aventure. En tout cas, c’est ce qu’elle croyait…


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