Épisode 4 – Et si c’était écrit

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Magdalena savait que Claire avait tendance à en faire trop, voulant atteindre la perfection. Malgré son sens de l’organisation, il lui arrivait de se laisser déborder, si elle ne maîtrisait pas un élément.
— Ce n’est pas grave, rassura Magdalena. À partir de maintenant, je prends les choses en main. On va commencer par demander à tout le monde d’arriver une heure plus tard.
— Tu es sûre ? Ils ne seront là qu’à vingt et une heures ? Ils ne vont pas avoir faim ? s’alarma Claire, ayant un sursaut d’instinct maternel, désormais devenu inutile sans son frère à s’occuper.
— Ne t’inquiète pas, ils peuvent tenir jusque-là. Ce ne sont plus des enfants, fit remarquer Magda. Pendant ce temps, on va réduire ce que tu as prévu, car même avec une heure de plus et mes bras supplémentaires, on ne pourra pas tout faire.
Magdalena s’empara du téléphone de son amie, et envoya un court message au groupe d’invités : « Début de soirée décalé à 21h au lieu de 20h. Inutile de vous presser. »
— Voilà une bonne chose de faite, reprit Magdalena. Maintenant, place à la simplification de ton repas.
Claire écouta, non sans mal, le massacre fait à son menu. À plusieurs reprises, elle émit des commentaires que Magdalena s’empressa de balayer. Si elle voulait donner à manger à ses invités, il fallait faire des concessions. Claire finit par abdiquer, laissant son amie piloter sa soirée.
Une fois que Claire eut digéré cette réorganisation et accepté l’inéluctable, les deux amies se mirent aux fourneaux. Le travail avait été réduit, mais il en restait encore beaucoup. Heureusement, la présence de Magda avait donné la motivation nécessaire à Claire, qui avançait maintenant d’un bon rythme. Les préparations avancèrent rapidement. À vingt heures trente, le repas fut prêt et dix minutes plus tard, tout fut dressé.
— Tout est fini ! félicita Claire, en peaufinant les dernières décorations. Je n’aurai jamais réussi sans toi.
— C’est évident ! la taquina son amie qui adorait les compliments. Pourtant, tout n’est pas encore terminé.
— Qu’est-ce qu’il reste à faire ? s’alarma Claire, regardant autour d’elle à la recherche de ce qu’elle avait oublié.
— Il faudrait peut-être qu’on se change ? J’espère que tu ne comptes pas recevoir tes invités dans cette tenue ? se moqua Magda.
— Non, évidemment ! rassura Claire. Si tu veux, je te laisse la douche en premier. Pendant ce temps, je vais choisir ce que je porterai.
— Tu ne sais pas ce que tu vas mettre ? protesta son amie, qui avait acheté une tenue spéciale pour l’occasion.
— Non, avoua Claire. Mais ne t’en fais pas, je n’en aurai pas pour longtemps.
Magdalena se dirigea vers la salle de bain, et Claire vers sa chambre. D’une faible superficie, la pièce contenait uniquement un lit et une petite penderie. Sa modeste garde-robe se composait essentiellement de pantalons noirs et de hauts unis, pour la plupart de couleur pastel. Elle ne possédait aucun accessoire féminin, ceinture, sac à main ou bijoux fantaisistes, ni aucune jupe ou robe, car la jeune femme trouvait ses jambes trop fines. Étant assez grande et mince, elle n’avait pas de formes, et considérait que les tenues féminines ne lui allaient pas. La jeune femme portait toujours une toilette sobre, sans aucune fantaisie. Étant souvent confrontée à des personnes très pauvres et désœuvrées dans le cadre de son travail, elle répétait sans cesse à son amie, qui ne comprenait pas ses goûts vestimentaires, qu’elle ne pouvait pas arriver devant eux avec des tailleurs chics. Son placard ne comptait pas non plus de chaussures à talons, qu’elle trouvait inconfortables et inutiles, du fait de sa grande taille.
Ouvrant son armoire, Claire opta pour un pantalon tailleur noir et un chemisier blanc en soie, offert par Magdalena. Une fois ses habits choisis, elle entendit la porte de la salle de bain s’ouvrir. Magdalena en sortit enroulée d’une minuscule serviette.
— La place est libre ! cria son amie, en se dirigeant vers le bureau.
— Merci, répondit Claire, détournant le regard.
Même si elle connaissait Magdalena depuis près de vingt ans, il lui aurait été impensable de déambuler à moitié nue devant elle. Sa pudeur lui empêchait ce genre d’exhibition.
Claire entra dans la pièce, ôta ses vêtements, et posa ses lunettes ainsi que son médaillon sur l’étagère. L’eau glacée laissée par son amie fut vite remplacée par de l’eau brûlante, qui l’aida à se détendre avant la soirée. Une fois la douche terminée, elle enfila la tenue choisie et coiffa ses longs cheveux raides. À cause d’une chevelure fine et sans volume, sa coiffure quotidienne, qu’elle voulait simple et rapide, consistait en une queue-de-cheval, et celle des grandes occasions en un chignon. Pour ce soir, elle opta pour un chignon flou, sans prendre la peine de se regarder dans le miroir envahi par la buée.
Claire se dirigea vers le bureau et vit Magdalena finir de se maquiller. Comme à son habitude, cette dernière incarnait la beauté. Ses cheveux blonds lui tombaient en boucles sur ses épaules. Elle portait une magnifique robe de soirée blanche très ajustée, qui mettait en valeur sa peau bronzée et ses formes généreuses. Aimant se faire plaisir, en particulier manger, elle était l’opposée de Claire. De petite taille, elle adorait les tenues féminines, spécialement celles des grands couturiers, et ne pouvait pas sortir sans maquillage ni accessoire. Aujourd’hui, un grand collier et de larges boucles d’oreilles constituaient ses atours.
— Tu es trop chic pour ma soirée, l’avertit Claire.
Se retournant vers son amie, Magdalena scruta ses vêtements.
— Toi, en revanche, tu ne l’es pas assez ! lui reprocha-t-elle. D’où sors-tu ces guenilles ? !
— De toi, rétorqua Claire. C’est toi qui m’as acheté ce chemisier.
— Oui, je m’en souviens très bien. Il date d’au moins cinq ans ! Il est complètement démodé. On ira faire les boutiques ensemble un de ces jours pour y remédier.
— Je… ne sais pas…
— Ne me réponds pas que tu n’as pas les moyens ! lui coupa Magdalena, connaissant son argument par cœur. C’est bientôt les soldes. Tu pourras trouver des vêtements à des prix intéressants.
— On verra, éluda Claire, sachant qu’elle ne pouvait pas lutter sur ce sujet.
— En plus, ajouta Magda, enfilant ses chaussures aux talons immenses, tu ne t’es même pas maquillée.
— Depuis le temps, tu devrais savoir que je ne me maquille jamais ! lui rappela son amie.
— Oui, je sais. J’avais juste espéré que tu ferais un effort ce soir. Après tout, c’est toi la reine de la soirée. Tu aurais pu te contenter de te faire les yeux. Tu aurais mis en valeur leur couleur noisette.
— Inutile ! Surtout derrière mes lunettes ! argumenta Claire.
— Eh bien, fais comme moi, passe aux lentilles ! Moi, au moins on voit tout de suite que j’ai les yeux bleus.
Voulant arrêter le débat, Claire changea de sujet :
— Dis-moi, tu n’as pas trouvé l’eau chaude ? Quand je suis passée après toi, elle était glacée.
— Si, la rassura son amie. Je préfère juste me doucher à l’eau froide. C’est meilleur pour la peau et les cheveux. Tu devrais d’ailleurs essayer. Ils seraient plus éclatants et tu pourrais changer de coiffure, pour une fois !
Claire voulut protester, mais s’arrêta au son de la sonnerie de la porte d’entrée. Elle remercia le ciel et se dirigea vers l’entrée pour aller ouvrir à ses premiers invités.


Appartement de Claire – 23h

L’anniversaire se déroula au mieux. Personne ne se plaignit d’avoir commencé la fête plus tard, et tout le monde fut satisfait des mets proposés. Claire, comme à son habitude, passa son temps à vérifier que rien ne manquait et que chaque invité était comblé. Elle faisait le service, ramassait les contenants vides, remplissait les plats dès qu’il ne restait plus rien, débarrassait les verres… La jeune femme ne fut jamais assise au cours de la soirée, au grand dam de Magdalena, qui lui enjoignit à plusieurs reprises de laisser ses convives se débrouiller.
À vingt-trois heures, alors que la partie dinatoire touchait à sa fin, Magdalena prit la parole.
— Votre attention, s’il vous plaît !
Ayant obtenu le silence, elle poursuivit :
— Ma chère Claire, même si on n’est pas d’accord sur tout et qu’on se dispute souvent pour des broutilles, tu restes ma meilleure amie depuis mes huit ans, quand tu m’as aidée à nettoyer ma robe tachée par Grégory.
Tout le monde rit à l’évocation de l’anecdote. Claire, dont la peau très blanche rougissait dès qu’elle était en public, enviait son amie qui savait improviser des discours à la dernière minute devant n’importe quel auditoire.
— Les déclarations ne sont pas ton point fort, ajouta Magdalena, alors je vais te laisser tranquille pour cette fois. Mais pour tes trente ans, tu n’y échapperas pas !
Claire de plus en plus rouge, fit de gros yeux à son amie, lui signifiant qu’il n’en était pas question.
— Je finirai en ajoutant une chose, continua-t-elle. Même si tu m’interdis toujours de te faire des cadeaux, je n’ai pas pu résister. J’ai demandé à tes amis de t’acheter un petit quelque chose.
— Mais je ne voulais rien ! s’offusqua Claire.
— Ne t’inquiète pas, j’ai donné pour consigne que le cadeau devait être simple et peu cher, s’excusa Magdalena avec un grand sourire, avant d’ajouter :
— Que chacun aille chercher le cadeau caché à ma demande dans le bureau !
Tous les invités partirent chercher leur présent, avec l’aide de Magdalena. Claire comprenait mieux pourquoi son amie avait insisté pour accueillir elle-même les personnes à la porte d’entrée. Une pile de boîtes de tailles différentes fut bientôt installée sur la table de salon. Claire les ouvrit une par une, en commençant par celle de Magda. Cette dernière avait dérogé à la règle et lui avait acheté une tenue complète de sport, ainsi que des baskets très chères pour aller courir. Les autres paquets, selon les instructions, se révélèrent plus modestes. Continuant sur sa lancée, elle en prit un pourvu d’un emballage peu soigné. Il s’agissait du sac contenant le présent de son frère. À peine l’eut elle pris entre ses mains, que celui-ci l’interrompit :
— Attends, j’ai oublié quelque chose dedans !
La voyant froncer les sourcils, il expliqua :
— J’ai acheté un flacon de peinture pour mon robot, avant de trouver ton cadeau. J’ai tout mis dans le même sac. Ensuite mon pote Jérémy m’a appelé et je suis passé le voir. Comme ça a duré longtemps, je n’ai pas eu le temps de retourner chez moi, pour y déposer mon achat et te faire un emballage cadeau, confessa-t-il. Je suis venu ici tout de suite après pour ne pas être en retard.
— Je comprends mieux ta tenue ! critiqua-t-elle.
Bien qu’elle ne soucie guère de sa propre apparence vestimentaire, les jeans troués de son frère l’insupportaient. Ce dernier ressemblait beaucoup à sa sœur. Grand, assez mince, il avait comme elle de grands yeux noisette, et une peau très blanche. Matthieu prêtait très peu d’importance – encore moins que sa sœur – à sa tenue, qui se résumait en un jean souvent troué et un tee-shirt, sur lequel un slogan figurait. Sur celui d’aujourd’hui, l’inscription « Last clean T-shirt », résumait l’état de ses vêtements. Ses cheveux noirs mi-longs étaient aussi un sujet de désaccord avec Claire. Cette dernière les avait toujours trouvés trop longs. Tant qu’ils vivaient ensemble, elle lui coupait régulièrement. Depuis son départ, il les avait laissés pousser. Le seul objet qu’elle appréciait chez lui, était sa montre. Il s’agissait d’un cadeau fait par leur père juste avant son décès, pour ses dix ans. Ce dernier lui avait dit : « Tu es un homme maintenant, il te faut une montre en conséquence ». À l’époque, trop grosse et lourde pour lui, elle semblait démesurée sur son bras. Maintenant, bien qu’un peu démodée, elle épousait son poignet avec perfection et il ne s’en séparait jamais.
Matthieu fit semblant de ne pas entendre la remarque de sa sœur, reprit son sachet, et sans regarder à l’intérieur, attrapa le flacon d’encre. Voyant qu’une partie avait coulé le long du pot, le jeune homme l’essuya, vérifia qu’il en restait assez pour son robot, et le rangea dans son jean. Il replongea sa main dans le sac, attrapa le livre, et posa à ses pieds le sachet plastique censé contenir seulement les nombreuses publicités inutiles.
— Je suis désolé, commença-t-il.
— Oui, je sais, tu n’as pas fait d’emballage, continua Claire, finissant la phrase à la place de son frère.
— Oui, mais ce n’est pas tout. Je viens de constater qu’un peu d’encre avait coulé dans le sac, et il y en a eu sur ton cadeau. À ce que je vois, rassura-t-il, seule la couverture a été touchée. Tu devrais pouvoir lire le livre sans problème.
Claire examina le cadeau et fit comme pour chaque livre qu’elle achetait. La jeune femme lut la quatrième de couverture et commença l’incipit. À sa grande surprise, son frère avait bien choisi et l’histoire semblait avoir de l’intérêt.
— Merci, Matthieu. Ne t’inquiète pas, cela n’a rien abîmé de très important.
Le jeune homme, soulagé que son cadeau ait plu malgré le peu de temps qu’il avait passé pour le choisir, posa le sac plastique dont le contenu ne l’intéressait plus sur le dossier du canapé et repartit à la cuisine se servir d’une part de gâteau. À peine avait-il quitté sa place, que le sac, déséquilibré par son poids, tomba entre le fauteuil et le mur adjacent.
Dans l’ambiance générale de fête, personne n’y fit attention. Le mystérieux carnet, surgi de nulle part, se retrouvait à présent noyé sous un tas de prospectus, dans un banal sac plastique, caché aux yeux de Claire et de ses invités.


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