Épisode 6 – Et si c’était écrit

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Jeudi 27 juin 2013

Café de la place – 7h30

Claire gara sa petite Clio verte sur le parking de la mairie. Arrivée sur son lieu de travail, elle aurait pu se diriger directement vers son bureau comme les autres employés. Mais elle avait pris l’habitude de commencer la journée par un café au « Café de la Place » à quelques minutes à pied de la mairie.
Même si les cappuccinos servis et autres boissons chaudes valaient le détour, seul l’horoscope l’intéressait. Claire, bien qu’elle s’en défende, ne pouvait pas passer une bonne journée sans avoir écouté les prévisions de son signe astrologique. Les meilleures étaient celles du Café de la Place. À 7h45 tous les jours, une voyante venait donner en direct l’horoscope des différents signes du zodiaque. Le show n’avait lieu qu’une seule fois par jour, et aucun enregistrement n’était rediffusé plus tard. Il était même interdit de filmer la scène. Pour la jeune femme, il était hors de question de le rater.
Claire se dirigea vers le café situé à l’angle de la rue. Les lettres dorées du nom de l’enseigne se détachaient sur la façade grise. De grands auvents rouges permettaient aux passants de s’abriter en cas de pluie. De chaque côté de la route, la façade était recouverte de petites fenêtres, laissant entrer un maximum de lumière.
Claire poussa la lourde porte en bois, commanda son café au comptoir et se dirigea vers sa table préférée. Située au fond de la salle sur le côté de la scène, il lui était ainsi possible d’entendre les prévisions, tout en restant en retrait. Malheureusement ce jour-là, sa place était déjà prise. Elle se dirigea à contrecœur vers une autre table située plus au milieu, bien trop exposée à son goût, et manquant cruellement d’intimité.
Comme chaque jour, en attendant l’arrivée de la voyante, la jeune femme observa la clientèle, en buvant son café noisette. Pour la plupart, il s’agissait d’habitués qui n’auraient raté la séance pour rien au monde. Sans leur avoir jamais adressé la parole, elle avait un peu l’impression qu’ils faisaient partie de sa famille.
À 7h40, juste avant l’arrivée de la voyante, une nouvelle vague de gens se pressa près de la porte, cherchant une place libre. En l’espace de cinq minutes, le café s’était rempli. L’attraction provoquée par la voyante attirait une foule de plus en plus nombreuse.
Celle que tout le monde attendait fit son entrée sous les applaudissements. Dans ce café, elle était devenue une star. Au début, elle se contentait de lire les horoscopes. Sa popularité grandissant, elle avait ajouté la voyance en direct au numéro. Quelques personnes au hasard présentes dans la salle entendaient un court aperçu de leur avenir. Ensuite, elle encourageait à rester et donnait une consultation complète de voyance, moyennant un paiement. Pour Claire, ce numéro était destiné à attirer des gens influençables, et elle avait toujours refusé de tomber dans le piège.
Celle qui se faisait appeler Madame Soleil s’installa, et commença à dévoiler les horoscopes. À l’annonce de son signe, Claire se concentra davantage et tendit l’oreille : « Cancer : vous allez faire une grande découverte. »
La jeune femme, un peu déçue que son horoscope soit si bref, écouta distraitement la fin des autres signes et se leva d’un bond. Elle fut la première debout et se retrouva face à la voyante. Cette dernière la regarda droit dans les yeux, et lui délivra un message énigmatique, comme si elle était entrée en communion avec les astres, l’espace d’un court instant : « Garder l’esprit ouvert. L’impossible devient possible aujourd’hui».
L’assemblée présente dans le café applaudit et chacun voulant un message personnalisé se leva de son siège. Claire fut vite entourée d’une foule de gens et s’empressa de regagner la sortie.


Travail de Claire – 18h30

Claire raccrocha le téléphone, ravie. Pourtant, la conversation avait mal commencé, car la jeune femme avait parlé de la prédiction de sa voyante à Magdalena. Cette dernière, qui ne partageait pas du tout l’intérêt pour l’astrologie, lui avait reproché son addiction aux horoscopes. Claire à bout d’argument, et sentant qu’elle n’arriverait pas à faire changer d’avis son amie, avait finalement opté pour un autre sujet, et réussi à éviter la séance shopping prévue par Magdalena.
Claire quitta son bureau, et regagna son appartement avec joie, heureuse de rentrer chez elle. Elle s’allongea sur son canapé beige, et contempla la pièce. Chaque objet évoquait en elle un souvenir. De la simple photo, aux dessins sur les murs, en passant par les vases, elle se rappelait la façon dont chaque bibelot et chaque meuble étaient venus dans sa vie, la plupart ayant appartenu à ses parents. Claire aimait particulièrement le grand miroir venant de sa grand-mère. Malgré le temps, et les quelques éraflures, il était resté en très bon état.
La jeune femme ferma les yeux. Sans savoir pourquoi, ses pensées la ramenèrent à la mort de ses parents. Son esprit avait fait le lien entre son horoscope d’aujourd’hui et celui du jour de leur disparition. À l’époque, elle ne les écoutait que distraitement. Pourtant, elle ne pourrait jamais oublier la prédiction de ce jour funeste : « Votre vie va changer de manière inattendue ». Contre toute attente, ce présage s’était révélé exact.
Des bribes de souvenirs lui revinrent en mémoire. Il y a près de dix ans, le 5 juillet, ils avaient trouvé la mort après avoir gagné un voyage pour deux en Égypte. Ce cadeau semblait une bénédiction, car leur vingtième anniversaire de mariage approchait, et cette destination les avait toujours fascinés. Claire et Matthieu auraient dû les accompagner. Mais l’adolescente les avait convaincus qu’ils avaient besoin de se retrouver rien que tous les deux, promettant de pouvoir gérer son frère pendant une semaine. Ils étaient partis le 25 juin de Paris, pour dix jours de voyage. Au programme, visite des pyramides, croisière sur le Nil et séjour en station balnéaire. Tout ce dont ils avaient toujours rêvé. La catastrophe avait eu lieu à leur retour de vacances. L’avion avait décollé de l’aéroport de la station balnéaire de Charm-el-Cheikh. Peu de temps après le décollage, leur avion, un Boeing 737, s’abîma en mer Rouge à une dizaine de kilomètres des côtes. Au total, cent quarante-huit personnes, dont ses deux parents, moururent.
Elle avait appris l’accident, par hasard, une heure après qu’il ait eu lieu, en écoutant la radio. À l’annonce du numéro de vol, le 604 Flash Airlines, elle croyait avoir mal entendu. Très vite, au vu des informations données par le journal, il était évident qu’il s’agissait du vol de ses parents. Elle avait aussitôt appelé le numéro d’urgence communiqué par les médias. Ce dernier était saturé, et il lui avait été très difficile de les joindre. Au bout de plusieurs tentatives, elle avait réussi à apprendre que l’avion avait à son bord une grande majorité de Français, et ne comptait aucun survivant. Une identification serait inutile.
Les enquêteurs égyptiens avaient conclu que l’accident était dû à une défaillance technique. Plusieurs instruments étaient tombés en panne, suite à un manque d’entretien. L’enquête judiciaire ouverte par la France avait apporté des conclusions supplémentaires. Le BEA français avait considéré qu’une erreur humaine était également en cause. Il avait relevé un manque de réactivité du copilote, et surtout une absence de connaissance face à des défaillances techniques. Apparemment, aucun des trois pilotes présents dans le cockpit n’avait reçu la formation complète requise.
Quelques jours après la catastrophe, Claire avait reçu une carte postale de ses parents. Selon eux, tout se passait bien, et ils avaient hâte de rentrer. En lisant ce mot, la jeune femme s’était effondrée en larmes. Depuis leur décès, elle avait essayé de refouler son chagrin afin d’épargner son frère. La simple vue de l’écriture de sa mère avait fait ressurgir sa douleur. La cellule de soutien psychologique lui avait été d’une grande aide. Une assistante sociale lui avait été envoyée afin de l’aider dans ses démarches. Grâce à ce secours, elle avait pu reprendre pied, et songeait à son avenir, et à celui de Matthieu. N’ayant aucune famille en dehors de ses parents, et étant devenue majeure depuis peu, elle avait décidé de demander la garde de son frère. Une nouvelle séparation lui aurait été insupportable.
Claire avait dû renoncer à s’inscrire en faculté de médecine. Avec un rôle de femme active et de tutrice, en plus de celui d’étudiante, elle n’avait eu d’autres choix que de se réorienter vers un parcours plus court. Elle avait opté pour le métier d’assistante sociale, afin de venir en aide aux gens en détresse.
En plus de sa carrière de médecin, la jeune femme avait dû renoncer à la maison familiale. Cette dernière était trop grande et trop coûteuse pour la garder. Ses parents avaient quelques économies qui lui assuraient de tenir la première année, mais elle devrait éviter toutes dépenses inutiles, sous peine de vite se retrouver à la rue. Claire avait ainsi déménagé en banlieue dans son appartement actuel et vendu une grande partie des meubles. En quelques mois, ses repères et son insouciance de lycéenne s’étaient envolés, laissant place à une nouvelle vie pleine de responsabilités.
Tous ses changements avaient aussi influencé son frère. Encore à l’école primaire au moment des faits, il avait très mal réagi à la catastrophe. Lui qui excellait dans toutes les matières s’était laissé aller, incapable de se concentrer, tant cette perte brutale lui était insupportable. Il lui avait fallu plusieurs années, pour remonter la pente et retrouver son niveau précédent. Il avait ainsi commencé des études d’informatique. Malgré tout, même à vingt ans, Claire continuait de le surveiller. Avec plusieurs aventures fâcheuses à son actif, il avait tendance à s’attirer des ennuis et avoir de mauvaises fréquentations. Alors en première scientifique, il avait piraté le réseau informatique de son lycée afin de connaître les sujets d’examens blancs des épreuves de Français. Seule l’intervention de sa sœur lui avait permis d’éviter l’exclusion totale.
Claire refusait de penser trop souvent à ces souvenirs. Elle essuya une larme, qui s’était échappée. Machinalement, elle ouvrit son médaillon dans lequel était cachée l’alliance de sa mère. Cette dernière l’avait mis au bijoutier pour la faire nettoyer, juste avant de prendre l’avion. Le bijou avait ainsi échappé à la catastrophe.
La jeune femme fit rouler l’objet dans ses doigts pour mieux l’observer. Il s’agissait d’un simple anneau en or jaune, surmonté d’un petit diamant. La pierre précieuse, bien que petite, symbolisait tout l’amour qui unissait ses deux parents. Ils s’étaient rencontrés jeunes et étaient très vite tombés amoureux. Après un an, son père avait fait sa demande en mariage, mettant toutes ses économies dans cette bague. À l’intérieur de l’anneau, l’inscription « À ma bien-aimée pour toujours » était encore lisible.
En voulant remettre le bijou en place, celui-ci lui échappa. La bague se réfugia sous le canapé. Claire dut se mettre à quatre pattes pour la retrouver. Après avoir tâtonné pendant quelques instants, la jeune femme trouva l’alliance blottie dans un coin, près du mur du fond. Alors qu’elle l’avait attrapée, elle sentit un autre objet coincé près du mur : un sac en plastique. Claire rangea l’anneau dans le médaillon, et vida le contenu du sachet. Un tas de publicités pour la section littéraire de l’Université, recouvertes de traces de peinture, y tomba. Elle reconnut aussitôt les traces d’encre laissées par le flacon de son frère.
Claire s’apprêtait à tout jeter, quand elle se ravisa. Sous le tas de prospectus, une zone bleue attira son attention. Elle la dégagea, pour y découvrir le verso d’un petit livre bleu, présentant également des traces de peinture.
La jeune femme observa le livret. Celui-ci avait l’air très ancien. Rien à voir avec l’ouvrage que Matthieu lui avait offert. Sa couleur lui rappela étrangement son propre journal, acheté quelques jours plus tôt. Une sensation familière l’envahit, comme si elle connaissait déjà ce livre.

Le mien a une fleur de lys blanche devant…

Claire retourna le livret et eut un mouvement de recul. Là, devant elle, une fleur de lys blanche très usée, mais encore visible, apparaissait sur la couverture.

C’est une blague !


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