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La jeune femme reprit le carnet entre les mains et l’effleura du bout des doigts, comme elle l’avait fait avec le sien. Ce livret, agrémenté de taches, de trous et de griffures, ressemblait beaucoup à son propre journal, autant par le format que par le toucher. Seule l’épaisseur semblait un peu plus fine.
Claire ouvrit délicatement le carnet et feuilleta les premières pages. Il s’agissait d’un livret manuscrit. Bien que l’encre fût un peu pâle sur certains passages, les pages n’avaient pas jauni, et la lecture semblait possible. La jeune femme retourna au début et commença la lecture :
« Enfin !… Vous la connaissez comme moi. Déjà toute petite, elle était très coquette et faisait un scandale quand quelqu’un lui abîmait ses robes. »
Dès la fin de ces quelques mots, Claire eut un nouveau geste de rejet, et envoya l’objet loin devant elle. Elle l’observa de longues minutes, gisant par terre, en repensant à la prédiction de la voyante.
« Vous allez faire une grande découverte. Garder l’esprit ouvert. L’impossible, aujourd’hui, devient possible ».
Claire ramassa le livre et s’obligea à lire le premier passage jusqu’au bout. Bien qu’elle ne connaisse pas son propre journal par cœur, la ressemblance lui sauta aux yeux. Sans attendre, elle se dirigea vers son bureau pour chercher son nouveau journal intime. Elle mit les deux objets côte à côte, et entreprit de les comparer. Contrairement, à son propre journal, la prose du mystérieux carnet commençait dès la première page. C’était la seule différence. Le texte trouvé se révélait identique à la troisième page du journal de Claire. Chaque mot, chaque ligne, chaque phrase. Jusqu’à la disposition du texte et à la ponctuation. Même si la jeune femme se refusait encore de l’admettre, l’écriture aussi ressemblait à la sienne.
Vendredi 28 juin 2013
Travail de claire – Mairie de Tassin – 10h30
Claire essaya de réprimer un bâillement. Elle n’avait pas réussi à fermer l’œil de la nuit, tant la découverte du carnet l’avait perturbée. Cela faisait plus de deux heures qu’elle assistait à une réunion d’équipe. Tous les ans à cette même époque, juste avant la période estivale, avait lieu LA réunion, celle qui expliquait les grandes orientations de l’année à venir. D’habitude, le maire Louis Aubert la présidait. Cette fois, il avait délégué la mission à son assistant Damien Castel. Damien avait déjà intégré l’équipe, quand elle avait été embauchée. À l’époque, il tenait le poste d’assistant de l’adjoint au maire, et avait été promu adjoint lors de la réélection du maire. Depuis, grâce à leur travail d’équipe, la ville avait profité de changements bénéfiques. Amélioration de la sécurité, priorité donnée à l’école,… Encore récemment, la ville s’était dotée d’une nouvelle gare. La jeune femme qui n’avait jamais eu l’occasion de l’utiliser, savait que ce projet avait été difficile à gérer. De son côté, en tant qu’assistante de service social, elle travaillait avec trois autres personnes et partageait son bureau avec Sophie. Bien qu’elles ne se fréquentent pas en dehors du travail, les deux collègues s’appréciaient mutuellement, et Claire n’hésitait pas à demander conseil à Sophie, qui ayant plus d’expérience, était ravie de l’aider.
Claire écouta le bras droit du maire. Il parlait de statistiques, de secteurs bénéficiaires et d’autres à redresser. De toute évidence, il se préparait déjà pour la campagne de réélection de l’année prochaine. Du haut de ses 1m85, Damien Castel était toujours impeccable dans ses costumes tirés à quatre épingles. Sa musculature, son teint hâlé, et son sourire charmeur avaient séduit beaucoup de femmes. Ses cheveux auparavant bruns, devenus poivre et sels, lui donnaient un côté sécurisant qui renforçait son charme naturel. À quarante ans, il travaillait au service du maire depuis neuf ans, et excellait dans son poste. Malgré le peu de sommeil de Claire, et un sujet d’apparence rébarbatif, elle était captivée comme l’ensemble de l’auditoire. Damien avait une éloquence naturelle et arrivait à faire passer n’importe quel message. L’avoir dans son équipe dynamisait l’image du maire. À soixante-huit ans, certains le considéraient déjà trop vieux, en partie due à la dégradation de sa santé. Depuis sa crise cardiaque en 2009, il déléguait de plus en plus d’affaires à Damien. Toutefois, il n’avait pas l’intention de céder sa place si facilement.
Appartement de Claire – 15h35
Après le meeting du matin, et le copieux festin qui avait suivi, Claire, tout comme ses collègues, n’avait pas eu le courage de rentrer travailler. La veille, la jeune femme n’avait pas eu l’audace de lire davantage, trop perturbée par ce qu’elle avait parcouru. Mais la curiosité commençait à l’emporter. Elle décida qu’il était temps d’en savoir plus, et fila directement chez elle, de peur d’avoir des remords.
À peine arrivée, Claire laissa tomber ses affaires dans l’entrée, sans prendre la peine de consulter son répondeur qui clignotait, et se dirigea vers son bureau. Elle prit son propre journal, le vieux carnet, et regagna le salon pour s’asseoir confortablement sur le canapé.
Au contraire de son journal, qui ne contenait encore qu’un seul passage, un examen rapide lui apprit que la rédaction du livret ancien était plus avancée. Ouvrant les deux livres à leur début, elle relut la première page de l’étrange carnet – qu’elle avait pourtant parcouru des dizaines de fois la veille – afin d’être sûre de son contenu. Aucun mot n’avait changé. Il s’agissait bien d’une copie conforme de son nouveau journal intime.
Son impatience ayant atteint son paroxysme, elle tourna la page et regarda, la suite du texte, fébrile. L’écriture était restée la même. Qui plus est, comme dans son propre journal, le paragraphe débutait par « aujourd’hui » sur la page de gauche et l’ensemble tenait sur une double page.
Claire commença sa lecture, prenant soin de décrypter chaque mot.
« Aujourd’hui, j’ai décidé de rentrer tôt de mon travail. À 16h30, j’étais sortie. Après tout, nous sommes vendredi et j’ai suffisamment travaillé cette semaine. Beaucoup de mes collègues, dont Sophie, sont partis vers 15h, juste après le repas offert par le maire. Mais bon 15h, cela reste quand même tôt. À moins d’une urgence, je ne pars jamais avant 16h.
J’en ai profité pour faire mes courses. Vous savez que je déteste les faire le samedi matin. Même dans les petits commerces de mon quartier, il y a trop de monde. Vers 17h, je me suis rendue chez mon épicier, au « Panier des gourmets ». Il a un bon rapport qualité prix et je trouve toujours ce que je veux, même si certains produits sont vite en rupture de stock. Pour une fois, le magasin était plein. L’approche des vacances doit y être pour quelque chose. J’étais dans le rayon des sauces, à côté de celui des épices exotiques, quand j’ai entendu des voix s’élever. Ce n’est pas dans mes habitudes, mais je me suis approchée du bruit. Figurez-vous, que deux femmes en sont venues aux mains. Elles tenaient toutes les deux une épice rare venant du Chili, « la poudre de Terre de feu ». Je n’en avais jamais entendu parler avant. Elles hurlaient toutes les deux, qu’il leur fallait absolument cette épice pour préparer leur repas. Par moments, je n’ai pas compris ce qu’elle disait, tant elles parlaient fort, vite et en même temps. Elles sont restées plusieurs minutes à s’arracher le sachet. L’épice étant conditionnée dans un simple sachet plastique, il a été déchiré sous l’action conjuguée des deux femmes, et le mélange fait d’une fine poudre s’est réparti un peu partout. Le pire n’est pas qu’elles aient perdu leur précieux aromate, mais qu’une partie s’est envolée dans un nuage de poussière, au moment où le sachet s’est disloqué, et a atteint leurs yeux. Elles se sont mises à hurler encore plus fort. Je n’aurai pas cru ça possible. Très vite, leurs yeux sont devenus très rouges et elles se sont mises à les frotter. Réflexe sûrement involontaire, mais qui les a fait crier de plus belle. Alerté par tout ce bruit, un vendeur est arrivé et a appelé une ambulance. Au final, le directeur est intervenu et devant l’état des femmes, a proposé un dédommagement. Il a offert l’intégralité de leurs achats de la journée. Même si elle souffrait le martyre, j’ai vu une des deux femmes en profiter pour ajouter des articles dans son panier, avant de monter dans l’ambulance.
Bien que je n’aie pas assisté au début de la scène, j’imagine très bien Magda dans une situation similaire. Quand elle veut quelque chose, il faut absolument qu’elle l’obtienne. Elle est toujours prête à se battre pour un article. Heureusement, il s’agit souvent de vêtements, ou de chaussures. À moins de se prendre un talon aiguille dans l’œil, elle ne devrait pas finir aux urgences. »
Claire reposa le texte. Ces quelques lignes qui pouvaient sembler anodines pour n’importe qui, revêtaient un caractère particulier pour elle. Non seulement, son épicerie y était évoquée, mais en plus, deux de ses connaissances étaient citées. Sans comprendre comment, Claire savait qu’il s’agissait de sa propre histoire.
La jeune femme ne voulut pas lire davantage. La première lecture l’avait perturbée, tant la ressemblance avec son propre journal sautait aux yeux. Mais celle qu’elle venait de parcourir se révélait encore pire. À en juger par les premiers éléments, l’évènement qui y était écrit n’avait pas encore eu lieu. Il se déroulerait aujourd’hui, vers dix-sept heures !
Claire n’arrivait pas à comprendre comment c’était possible, mais elle ne pouvait pas rester sans rien faire. Elle prit son panier, sa liste de course et son sac laissé dans l’entrée, et d’un pas résolu, se dirigea vers son épicerie, décidée à vérifier elle-même cette histoire invraisemblable. Dans une heure, elle aurait des réponses.
